jeudi 22 janvier 2009

Plume

Bienvenue à tous dans l’incubateur ! Enfin tous, c’est un bien grand mot… Pour le moment, il est fort probable qu’il n’y ait que moi…

Comme il faut bien commencer quelque part, voici un premier texte : Plume

Pour situer un peu, le texte fera partie à terme d’un tout, à mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles. Disons une histoire vécue par flash de mémoire. L’ensemble de ces flash s’appelle (ou plutôt s’appellera) : « mémoires d’un bistrotier ».

Ce flash n’est pas le début de l’histoire, il se situe au milieu. Mais plutôt que de mettre les textes dans l’ordre du déroulement, je préfère les mettre dans l’ordre de l’écriture. Et comme nous sommes dans l’incubateur, ce n’est évidemment pas une version finale ;) !

Bonne lecture !




Plume

Comme toujours, tu es là ; comme chaque soir, immobile et droit devant la boiserie du café. De derrière mon comptoir, je t’observe. Depuis plusieurs années, maintenant. Et sans avoir jamais eu de ta part plus de quelques mots, je te connais. Toujours la même veste habillée, la même chemise bien repassée, toujours le buste bien droit, une main dans ta poche, et l’autre, reposée sur tes genoux, qui vient de temps en temps saisir le café-calva posé devant toi. C’est indéfiniment la même scène que l’on joue pendant des heures. Tu reste là, immobile, observant chaque personnage qui entre sur ta scène, déchiffrant dans leurs gestes le moindre de leurs traits, noyant ta solitude dans leur bruit. Toujours la même rêverie, les même souvenir qui t’emportent, toujours le même regard vitreux quand la réalité laisse doucement la place à la mémoire. Depuis combien de temps est-elle partie ? Je ne saurais le dire. Mais toi, tu connais sûrement, et des jours et des heures, le nombre accumulé.
Tu n’entrais jamais avec elle au café, je vous voyais simplement passer. Vous sembliez si différent et en même temps si inconcevable l’un sans l’autre. Elle, évanescente, passait comme si l’air l’eu portée plus que ses jambes. Toi, comme aujourd’hui, droit, la tête haute, toute la tenue et la prestance d’un homme de bonne famille, mais souriant à sa légèreté, à son air absent, parfois triste. Je vous voyais passer, chaque jour, et tu semblais heureux.
Mais depuis, le nombre des clients qui défilent devant toi, leurs silhouettes qui peuplent ton ennui ne suffisent pas à combler le vide qu’elle a laissé. Alors tu restes là, immobile, le buste droit et la tête haute, comme lorsqu’elle était à ton bras, si semblable chaque soir que l’on te croirait peint sur la boiserie, et tu observes. Ce rire ressemble au sien, ces yeux, cette démarche, cette robe … Ton corps est immobile, ton attitude toujours la même, mais ta pensée joue les sauterelles, sautant de détails en détails, jusqu’à ce que l’un d’eux te fasse basculer. De derrière mon comptoir, je t’observe, je te connais, je sais que ce soir comme chaque soir, tu vas te souvenir. Et ce soir comme chaque soir, tu ne finiras pas ta tasse. Quand le café sera vide tu quitteras ta place comme une statue qui prend vie, laissant dans la tasse, sur la table, un fond de café-calva froid. Quel est le détail qui ce soir déclenchera tout ? Un rire, la couleur d’une robe, un mot saisi au hasard d’une conversation à la table voisine ? Je ne sais pas. Et comme je m’interroge, une femme entre, blonde, rondelette, rien à voir avec elle : une silhouette insignifiante perdue sous un chapeau à plume. Et pourtant, elle passe devant toi, tu suis des yeux son chapeau, les plumes qui volètent dans le courant d’air de la porte. Je t’observe. Tes yeux se voilent, c’est le signe, tu te souviens …
Je me souviens … Plume, ma petite plume … Si blanche, comme le duvet des cygnes, tu avais l’air si fragile. Tu avais beau user de fard sur tes joues et de rouge à tes lèvres, cela ne rendait ta pâleur que plus troublante encore sous tes cheveux noirs. Plume … Tu portais bien ce surnom. Si fine, si légère, on aurait dit que le vent seul imprimait tes gestes. J’observais souvent tes longues mains blanches se poser sur les objets. Comme une plume qui tombe dans un air calme, tes doigts et les bords de ta paume semblaient se relever, comme soulevés par la densité de l’air lors de la descente, et c’est le haut de ta paume qui le premier touchait l’objet, puis glissait tout le long avant que tes doigts ne se referment dessus. La chute aérienne d’une plume, échappée d’un édredon ou abandonnée en plein vol par quelque oiseau pressé. Les gens s’étonnaient toujours de celle fluidité, de cette légèreté dont tout ton corps était empreint. Moi, elle me fascinait. Je te trouvais si belle avec ta pâleur et ton air absent, rêveur … Cet air que beaucoup trouvaient triste. Peut-être.
Je me souviens, souvent nous marchions, pendant des heures, sans jamais échanger ne serait-ce que quelques mots. Côte à côte, nous passions, tu avais cet air absent, mystérieux des rêveurs et tu semblais marcher sur un fil suspendu entre le ciel et la terre. Si légère à côté de moi, je ne sentais pas plus que celui de l’air le poids de ta main au creux de mon bras, mais te savais pourtant là, en silence, près de moi. Ma Plume … C’était chaque jour, chaque fois le même chemin, les mêmes gestes. Nous descendions l’allée, jusqu’à ce que ta main s’élève, puis retombe pour venir abaisser la poignée du portail. Et puis c’était la rue, les regards intrigués des passants. Une femme aussi pâle, et qui portait la cravate … Etrange. Leur curiosité ne s’est jamais éteinte. Mais leurs regards n’ont jamais appesanti tes pas. Tu marchais, toujours légère et silencieuse, entre les grandes maisons à colombages. Je sentais ta présence et elle me faisait sourire, elle me rendait heureux. Nous marchions, comme nous vivions, sans heurt, sans cri, bercés par le calme et le mystère de nos silences …
Avant le parc, nous passions devant le café. Le patron nous saluait, de derrière sa vitre, de derrière son comptoir. Et puis, il y avait le parc, l’étang, les oiseaux. Aucune fleur n’était si blanche que toi, je crois ; aucune n’était si belle non plus. Nous restions des heures, assis sur le banc, sans rien dire, sans échanger une parole, comblés de nos seules présences. Et chaque fois qu’une plume passait sur la surface, une de ces plumes blanches que perdent de temps à autre les cygnes, je souriais, songeant à ta présence près de moi, sur ce banc. Comme si chaque plume n’était qu’un miroir empreint d’un reflet persistant, le tien. De temps en temps, je te regardais. Tu avais toujours cet air calme, impassible, un peu triste qu’on les rêveurs. Qu’y avait-il dans ta tête, à quoi songeais-tu dans ces moments là ? Je ne l’ai jamais su, comme je ne t’ai jamais vue sourire vraiment. Ma Plume, tu étais insaisissable, filante, irréelle, comme une brume de printemps, mais près de toi j’étais heureux. Tes silences ne m’ont jamais pesé, ta seule présence me suffisait. Nous ressemblions à ces photos d’un temps ancien, un peu blêmes, où tout semble calme et paisible. Les cris, les passions, les grands mots s’étaient eux-même exclus de nos vies, ne laissant entre nous qu’une simple harmonie qui nous a si longtemps fait vivre dans la sérénité. Une sérénité semblable au calme du parc, aux reflets du soleil sur le lac, au vent dans les arbres.
Nous ne quittions le parc que lorsque la nuit nous en chassait. Sans avoir besoin de concertation, nous nous levions d’un même mouvement pour prendre le chemin du retour, toujours en silence. Nous repassions devant le café, le patron nous saluait de nouveau, puis les ruelles au milieu des grandes maisons à colombage, le vol délicat de ta main vers la poignée du portail … Ma Plume, je me souviens de ce geste dans les moindres détails. Le bout de tes doigts relevés, la paume tendue, la manche de ta chemise qui retombait un peu en deçà de ton poignet, découvrant un minuscule bracelet d’argent. Et ta peau si pâle, comme le lait, comme le duvet des cygnes … Ma Plume, tu étais si blanche, tu paraissais si fragile le jour où tu es partie …

Il n’y a presque plus personne dans le café. La serveuse nettoie et essuie les tables, puis monte les chaises dessus ; les derniers clients ont réglé et je compte la caisse. Il ne reste plus que toi, toujours immobile devant la boiserie, tu n’as absolument pas bougé, ne serait-ce que d’un cil depuis maintenant deux heures. Mais à présent, tu sembles sortir de ta rêverie. Comme chaque soir, le souvenir à fini par s’évaporer au fur et à mesure que la salle s’est vidée. Encore un instant tu restes sans bouger, comme si tu voulais prolonger encore un peu ce retour au passé, ce plongeon dans les sillons de ta mémoire. Sans même avoir besoin de lever la tête vers toi, quittant un instant mes comptes, je connais la suite de la scène. La serveuse à fini, je lui fais signe qu’elle peut partir, elle prend son manteau et s’en va. Cette fois, il n’y a plus que nous deux dans la salle. Comme toujours, tu sorts quelques pièces de ta poche, dépose l’appoint plus dix centimes sur la table et te lève dans un soupir à peine audible. Sans un quelconque autre bruit, tu quittes le café comme une ombre sort du décor, me saluant d’un signe de tête. Comme chaque soir, je vais débarrasser ta table. Et comme chaque soir, je souris : dans la tasse, sur la table, brun et froid, il reste un fond de café-calva.

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